Planifier la production sur Excel : jusqu'où ça tient vraiment ?
La majorité des ETI planifient encore la production sur tableur, et elles ont de bonnes raisons. Voici ce qu'Excel fait bien, l'endroit exact où il casse, et les signaux qui disent que le seuil est franchi.
L'essentiel
La majorité des ETI planifient encore la production sur tableur, et elles ont de bonnes raisons. Voici ce qu'Excel fait bien, l'endroit exact où il casse, et les signaux qui disent que le seuil est franchi.
Pourquoi la majorité des ETI planifient encore sur tableur
Quand on demande à un planificateur d'ETI industrielle où vit son plan de production, la réponse est le plus souvent un classeur, avec un onglet par semaine ou par ligne, et une macro que lui seul ose relancer. Ce choix a peu à voir avec un retard technologique : il résulte d'une série de décisions raisonnables. Le module de planification de l'ERP a été essayé, puis abandonné parce qu'il raisonnait à capacité infinie ou imposait une logique de gammes que l'usine ne tenait pas à jour. Les APS ont longtemps été vendus, tarifés et déployés pour des groupes, avec des projets qui se comptaient en années et qu'une entreprise de trois cents personnes ne pouvait pas porter. Le planificateur a donc construit son propre outil, année après année, en y codant tout ce que l'usine sait d'elle-même, et ce fichier fonctionne, ce qui reste la meilleure raison du monde pour ne pas le remplacer. Je ne connais pas beaucoup d'industriels qui aient planifié sur tableur par paresse ; ils l'ont fait parce que rien d'autre ne s'adaptait à leur taille.
Ce qu'Excel fait très bien en planification de production
Il faut reconnaître au tableur des qualités qu'aucun logiciel spécialisé n'égale sur son terrain. Il absorbe une contrainte nouvelle en une colonne, là où un APS demande un paramétrage et parfois un développement ; il se laisse comprendre cellule par cellule, si bien que le planificateur sait exactement pourquoi le fichier propose 400 pièces plutôt que 350 ; il ne coûte rien de plus que la licence bureautique déjà payée ; et il permet de tester une hypothèse en dix minutes, en dupliquant l'onglet et en changeant trois valeurs. Cette appropriation a une valeur que l'on sous-estime, car un planificateur qui a construit son classeur connaît souvent mieux son usine qu'un utilisateur d'APS qui subit une modélisation faite par un intégrateur. Sur un site unique, avec quelques dizaines de références actives, des gammes stables et un carnet lisible, un plan de production sur tableur peut rester la bonne réponse pendant des années, et il n'y a aucune honte à le dire.
Là où il casse : la capacité finie et le multi-sites
Le tableur sait calculer des besoins ; il ne sait pas, par lui-même, qu'une machine est pleine. Pour le lui apprendre, quelqu'un a construit un onglet de charge qui additionne les heures par poste et par semaine, et cet onglet fait son travail tant que les postes sont indépendants. Il s'arrête de le faire dès que la charge d'un poste dépend de la séquence sur le précédent, que deux références se disputent le même outillage ou qu'un goulot dicte le débit de toute la ligne, parce que ces dépendances demandent un calcul itératif que les formules ne portent pas. La planification devient alors optimiste sans que personne ne le voie, et la surcharge se découvre à l'atelier, en semaine 38, quand il est trop tard pour lisser. Le multi-sites achève de compliquer le tableau : deux usines, deux classeurs, deux façons de compter la capacité, et une consolidation faite à la main le vendredi qui ne permet ni d'arbitrer un transfert de charge entre les sites ni de savoir lequel des deux est réellement le plus chargé. À ce stade, le fichier ne planifie plus, il enregistre ce que chacun a décidé de son côté.
Là où il casse aussi : les versions et la personne
La deuxième famille de limites concerne moins le calcul que la circulation du fichier. Le commercial a sa copie, où il a rentré la commande promise à son client ; la production a la sienne, où cette commande n'existe pas encore ; l'approvisionnement travaille sur la version envoyée par mail vendredi soir. La réunion de planning du lundi devient une réunion de réconciliation, où l'on passe l'essentiel du temps à savoir quel fichier fait foi avant de pouvoir décider quoi que ce soit, et où le vrai plan finit par être celui qui est resté dans la tête de la personne qui a construit le classeur. Cette personne est le troisième point de fragilité, et le plus sérieux : quand elle est absente, il n'y a pas de programme de production cette semaine-là, parce que personne d'autre ne comprend les onglets masqués, les cellules codées en dur et les exceptions que le fichier a accumulées en dix ans. Une usine qui dépend d'un classeur dépend en réalité d'un salarié, et cette dépendance n'apparaît dans aucun tableau de bord tant que tout va bien.
Les signaux qui disent que le seuil est franchi
Le passage du tableur à un outil se décide sur des symptômes observables chez soi, plus sûrement que sur la démonstration d'un éditeur. La mise à jour hebdomadaire du plan occupe plus d'une journée, alors qu'elle est périmée dès le mardi. Les dates promises au commerce sortent de l'expérience du planificateur plutôt que du fichier, parce que personne ne fait plus confiance au fichier. Une surcharge de poste se découvre à l'atelier et jamais dans le plan, et un composant en retard oblige à refaire le classeur à la main, ce qui prend une demi-journée pendant laquelle l'atelier avance sans consigne. Deux sites se disputent une même capacité sans que quelqu'un puisse trancher sur des chiffres, et le fichier contient des onglets que plus personne n'ose modifier. Quand trois de ces signaux se cumulent, le tableur coûte déjà plus qu'il ne rend, même si ce coût n'apparaît sur aucune ligne du budget : il se paie en heures supplémentaires décidées trop tard, en transports express et en séries lancées pour un client qui aurait pu attendre.
Ce qu'un outil change, et la décision qu'il ne prend pas
Un logiciel de planification de production apporte quatre choses que le classeur ne peut pas offrir, quelle que soit la qualité de son auteur : une capacité finie calculée poste par poste avec les dépendances entre eux, une version unique du plan que le commerce, la production et l'approvisionnement lisent en même temps, une replanification en minutes quand un composant glisse, et une trace de ce qui a été modifié, par qui et pourquoi. Il rend au planificateur le temps qu'il passait à consolider pour le réinvestir dans l'analyse, ce qui est déjà une bonne raison d'y passer. Ce qu'il ne fait pas mérite d'être dit aussi clairement, parce que les projets déçus viennent presque toujours d'une attente mal placée. Le plan produit par l'outil se trompera lui aussi, dans des proportions voisines de celles du tableur, puisqu'il repose sur les mêmes prévisions et les mêmes délais fournisseurs ; l'écart entre le plan et le réel fait partie du fonctionnement ordinaire d'une usine, et deux sites bien outillés se distinguent surtout par ce qu'ils font dans les heures qui suivent cet écart. Décider quel client attend, quelle série on coupe, quel surcoût on accepte, reste une décision humaine, et un outil bien choisi ne la supprime pas : il la rend plus rapide, parce qu'elle part d'un plan juste, et plus lucide, parce qu'elle peut enfin être chiffrée. Le tableur a longtemps caché le coût de ces arbitrages, entre 4 et 12 points de marge par an pour les imprévus mal absorbés selon ce que nous mesurons, et le premier mérite d'un outil est de le rendre visible.
Cet article part d'une conviction : la prévision parfaite n'existe pas, ce qui compte c'est la décision d'après.
- Pourquoi la majorité des ETI planifient encore sur tableur
- Ce qu'Excel fait très bien en planification de production
- Là où il casse : la capacité finie et le multi-sites
- Là où il casse aussi : les versions et la personne
- Les signaux qui disent que le seuil est franchi
- Ce qu'un outil change, et la décision qu'il ne prend pas
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Questions fréquentes
Peut-on planifier la production sur Excel ?
Oui, et beaucoup d'ETI le font correctement pendant des années. Le tableur convient à un site unique, avec des références et des gammes stables et des postes peu dépendants les uns des autres. Il montre ses limites dès que la capacité finie doit être calculée avec des dépendances entre postes, que plusieurs sites partagent une charge, ou que plusieurs versions du fichier circulent entre le commerce, la production et l'approvisionnement.
Quand faut-il arrêter de planifier la production sur Excel ?
Quand la mise à jour du plan coûte plus que le plan ne rapporte. Les signaux les plus fiables sont une mise à jour hebdomadaire qui dépasse la journée, des dates promises à l'expérience plutôt qu'au fichier, des surcharges découvertes à l'atelier, une replanification manuelle à chaque composant en retard et un fichier que seule une personne sait faire tourner. Trois de ces signaux réunis suffisent en général à justifier le changement.
Par quoi remplacer Excel pour la planification de production ?
Par le module de planification de l'ERP si les contraintes sont simples, par un APS si la capacité finie et le multi-sites sont en jeu, par un ordonnanceur si la douleur est dans la séquence d'atelier. Dans tous les cas, le tableur garde un rôle pour l'analyse ponctuelle, et la décision face aux imprévus, quel client décaler et à quel coût, reste à organiser à part, avec des chiffres en euros.
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